Dans notre quête invraisemblable, dans cette fuite de regrets, nous avions oublié le principal : être en vie.
Mais nous ne l'étions qu'à demi, ensevelis par le poids du passé, rongés par ce que l'on appellait " l'avant".
Nous nous étions arrêtés près d'un pont, au bord de la Seine. Le repère des gens désabusés, la place de la misère. Des dizaines de sans-abris nous faisaient face, emmitouflés dans de vieilles couvertures usagées.
C'est en voyant tous ces gens perdus, lassés, aux visage éteints que je compris une chose : Peut-être avaient t-ils vécu heureux un jour au moins, mais eux ne savaient pas ou aller.
Nous aviions l'orphelinat. Mais comment expliquer que l'on y trouvait pas notre place?
Les gens "biens " physiquement et socialement restaient indifférents à ce genre de personnes.
On n'a jamais voulu mélanger les chiffons et les serviettes. Toi même avant d'errer comme nous le faisions tu disais :
" Ils en profitent pour acheter de l'alcool ces idiots, avec les pièces que tu leur donne ".
J'y avais longuement songé.
" Ils feraient mieux de bosser, ces fainéants".
Ces phrases me trottaient dans la tête, aspiraient ma réflexion.
Mais comment obtenir le courage de s'en sortir lorsque l'on a plus rien à perdre? Lorsque l'on a aucun toit, aucune épaule sur laquelle se reposer? L'alcool leur tenait plus chaud qu'un manteau, tantôt assombrissait leurs idées, tantôt les faisaient éspérer.
Il les tuait à petit feu, tout autant que le froid, la faim ou l'indifférence.
J'avais mal pour eux.
Et nous étions à présent dans la même situation, simplement détenteurs de notre liberté. Mais à quel prix...
Nous recherchait-on là bas ? Avait-on seulement remarqué notre absence?
Qu'étaient deux paumés sans famille, sans personne, à l'échelle du monde?
Les SDF avaient entrepris de faire du feu. J'étais glaçée. Je me souviens encore de cette nuit d'hiver
ou une fine poudreuse commençait à recouvrir les toits de Paris.
Ils nous avaient invités à se joindre à eux. Cette attitude me laissait perplexe.
Comment se fait-il que les gens qui ne possédaient rien partageaient tout?.
Nous nous sommes assis en cercle autour de mince filet de fumée, à attendre on ne sait quoi. Puis j'ai ri. Oui , parce qu'à cet instant , j'étais en vie.
Le feu m'engourdissait, le faible crépitement des flammes m'énivrait.
Je me perdais vainement dans la contemplation de ce brasier minuscule et en observant les autres, je vis qu'ils en faisaient autant, leurs yeux vides fixant cette minuscule lumière rougeoyante, qui détenait ce pouvoir incontrôlable et envoûtant. Nous aimons le feu, car l'on brûle tous pour quelque chose.
Mes pensées vagabondaient en flots continus.
Dans la vie , on se lève pour travailler, on travail pour vivre et l'on vit pour mourir. Ou est la logique dans tout cela? ou est le but?.
On ne sait même pas ce qu'il adviendra de nos âmes.
Notre seule certitude est de finir en tas de poussière.
Dans 100 ans, 200 ans, il ne restera rien de notre existence qu'un nom parmi tant d'autres inscrit sur les archives d'une époque révolue.
Nous aurons été, comme des millions d'autres avant nous, les témoins passifs de l'infinité du temps, de son habitude à courir sans jamais attendre, de cette habitude à faire de nous des prisonniers.
Le temps sait qu'il contrôle notre vie. Il sait qu'il détient l'influence suprême.
Les horaires nous bouffent le quotidien, les aiguilles nous obsèdent, et nous marchons tous dans le vide du temps, l'homme étant anéanti par ce qu'il ne parviendra jamais à contrôler.
Lily

