Quand avais-je décidé de te suivre ? Au moment même ou tu m'as fait cette allusion.*
Si l'on reste ici, nous allons devenir comme ta peinture. Tu entendais par là fades, insipides. Tristes.
Généralement, les gens prennent des décisions réfléchies, pèsent le pour et le contre.
C'est la logique.
Je ne suis pas les gens.
Je n'ai rien pesé, rien mesuré. Rien.
Je savais. Je sentais qu'il fallait partir.
*
Etait-ce une intuition, un hasard? Ou le fruit d'une impulsion qui ne m'a jamais quittée?
La logique pour moi n'était rien, ce mot n'était pas définissable, comme tant d'autres.
C'était un mot barbare, ou tout devait être calculé, qui reposait sur une façon de faire conforme aux autres.
Ce mot m'exaspérait.
Etre dans un orphelinat était-il logique? Exister, était-ce logique? Tout comme l'amour ne l'est pas, logique. Tout comme rien ne l'est.
Qui donc a trouvé un sens aux mots que l'on emploi chaque jour?
Qui a dit un jour, le mot logique désignera une façon d'être normal,
un fait prouvé , dans l'ordre des choses?
Ou est le commencement de ce monde? Peu de personnes se posent cette question.
J'ai d'ailleurs longtemps cru être la seule à me torturer sur ces pensées absurdes.
Tout le monde vit , mange, sort mais ne se préoccupe pas de savoir comment tout cela est possible, quelle est l'origine même de notre savoir, d'ou viennent toutes ces choses qui sont notre quotidien?
D'ou venons-nous? Peut-on prétendre encore aujourd'hui que tout est rationnel? Tout est scientifique?
Sommes nous venus au monde grâce à des chiffres?
Quand nous parlions de cela tu me disais :
" Arrête Marilyn, tu vas devenir folle " .
Puis je te voyais allumer une cigarette et je savais que tu songeais à tout cela.
Un jour tu m'as dit :
" Comment un être aussi fragile que toi peut ne pas donner d'affection,
ne pas en rechercher désespérément, se poser autant de questions? ,
Pourquoi es-tu comme ça? " .
*
C'était une question idiote. Je ne suis pas fragile.
C'est ma vie qui l'est, mon extérieur. Ma destinée.
Oui, ma destinée, c'est cela.
C'est les filaments de mes doutes qui le sont, le coeur même de mes interrogations.
Tu savais pourtant pourquoi je ne recherchais pas cela.
Cet amour naïf, désinteressé.
Cet amour sale. J'avais la haine. Je l'ai toujours eu et elle ne partira jamais.
Tu le sais. Tu le sais même trop bien.
Comment aurais-tu pu me prendre dans tes bras sachant que je n'y serait réceptive qu'à moitié?
J'aurai été là , à ne pas savoir quoi faire de mon corps idiot.
Les gestes de tendresse s'apprennent. On ne m'a jamais rien appris de tel.
A un enfant on lui dit " Fais un bisous à papa", on lui prend la main, on le guide vers cette tendresse qui soi disant est instinctive.
Tu me croyais frustrée, peut-être était-ce cela après tout.
Avoir besoin d'être bien, et au fond être cassée en deux.
Se sentir coupable, bête lorsque tu avais un geste tendre envers moi, aussi insignifiant eut-il été.
Etait-ce moi ou mon corps? Ou se situait le rejet? Dans ma tête? Dans mon esprit tourmenté?
Je la recherchais peut-être cette affection, paradoxalement, mais je la recherchais.
Je tournais autour, tentant de m'en imprégner, d'en saisir les gestes, les codes, sans y parvenir.
Je te repoussais, attendant vainement que tu insistes, que tu me secoue, que tu me raisonne.
Que tout cela devienne naturel chez moi, mais non.
Chaque fois, j'avais l'impression de tourner une scène à l'eau de rose, d'être la comédienne.
D'être une autre. Ce n'était pas moi. Les mots gentils ne sortaient pas.
Il m'a fallu du temps pour comprendre que ce n'était pas par quelconque fierté mais par protection.
Par mal être.
Mon corps et ma tête entreprenaient une révolte scandaleuse.
Il se détestaient. Ils ne s'accordaient pas. Je m'auto-analysais et j'en étais malade. j'en suis malade.
Je me voyais, debout, droite et sans entrain, prononcer des mots qui ne signifiaient rien pour moi.
C'était encore cette logique. Quand on aime on le montre.
On fait des bisous, des câlins. Ces mots pathétiques me répugnaient. Etait-ce là encore un double paradoxe?
M'attiraient-ils pour me dégoûter plus encore?
Je ne me comprenais pas. J'essayais pourtant, je t'assure.
Je n'arrivais pas a être en harmonie avec moi même. Avec toi. J'avais toujours peur.
Peur que tu me déçoives, peur de te décevoir.
Une peur constante qui tournait autour de nous et gâchait ma vie
Les étoiles se battaient les unes avec les autres pour obtenir leur place dans un ciel d'encre.
Comme nous, elles étaient nombreuses et brillaient d'une façon différente, et comme nous, elles étaient à des milliers d'années lumière de tout. De la Terre, de la vérité, de la vie.
Succession de jours ordinaires, nous faisions la paire. Et pourtant, ce n'est pas avec toi que j'ai avancé.
Je dirais plutôt que l'on stagnait tous les deux, à être trop bien et pourtant si mal, à nous croire invincible alors que nous n'étions rien, finalement. Nous avions des rêves criblés de fautes, de fuites et d'évasion.
Mais à force de courir, encore et encore, on a fini par se casser la gueule, littéralement.
Tu as attrapé un caillou dans la chaussure, sur le chemin de la vie. J'ai voulu te suivre, mais tes pas reculaient les miens. Il fallait bien que l'un gagne la course. J'ai pensé t'attendre, j'ai essayé, mais je n'ai pas pu.
Pour la première fois, je te demande pardon. Pardon à toi qui m'a fait souffrir.
Egoïstement, je suis tombé dans cette spirale.
Pardon à toi qui m'a vu courir, alors que tu ne parvenais plus à avancer.
Pardon de t'avoir aimé si mal, mais de t'avoir aimé quand même.
C'était un soir de Juin, on s'était assis sur un banc à l'orée d'une forêt.
La valse de l'été entamait ses premières notes aigrelettes, douces et mélancoliques.
Les pluies diluviennes avaient laissées un champs magnifique, bordée de mille fleurs qui balançaient leur corolle sur un fond de vent glaçé.
- Marilyn, ou est-ce que tu te vois dans 10 ans ? m'avais-tu demandé.
Je détestais évoquer l'avenir, cette peur qui me rongeait et dont je n'osais te parler.
- Je ne me vois pas, je n'arrive pas à me voir. Et toi?
- Je me vois dans un champs, comme ici. Avec toi.
Menteur.
A cet instant , tous mes doutes s'étaient évanouis, mais quelque chose me disait que c'était la fin.
De tout, de nos escapades, de nos cigarettes éparpillées un peu partout, de ces mots abstraits.
J'ai pris mon chevalet, je l'ai installé à côté de nous et le fusain ne dessinait rien.
Ce n'était pas l'inspiration qui manquait, mais rien ne m'évoquait cette situation dans laquelle nous étions.
Aucun dessin ne représentait ce que nous vivions. C'était plus qu'indescriptible, c'était un souvenir qui devait,
je le sentais, rester flou, inerte.
Alors j'ai dessiné une infinité de choses qui ne ressemblaient à rien, simplement pour marquer cette journée, cette soirée d'été aux notes larmoyantes.
Le croquis était desastreux, tu t'es moqué de tous ces points qui se chevauchaient.
- Pourquoi des points Marilyn?
- Pourquoi pas?
- Je croyais que tu détestais que je dise ça, tu m'as fait en souriant.
Ce sourire amer, désuet, incroyable, je le connaissais par coeur.
Ton visage, chacunes de ces expressions, étaient imprégnées depuis le premier jour, ou l'on s'était rencontré, sur les bancs de l'orphelinat. Ce premier jour qui marquait le début de quelque chose dont nous ne connaissions rien, de ce rien dont nous connaissions tout.
- Quand est-ce que tu arrêteras ces peintures spectrales, Marilyn? Fais moi quelque chose de sensationnel, d'agréable, s'il te plaît.
Mon dernier croquis c'était toi, sur ce banc teinté de graffitis.
C'était toi, une cigarette au coin de la bouche,toi qui regardais ailleurs.
Toi qui savait, que tu étais déjà loin. .
Lily